Je propose la lecture de cet interview extrait du « Point » :

Selon Martha Nussbaum, professeur de droit et d’éthique à l’université de Chicago, le système éducatif mondial tend à mettre de côté les humanités au profit d’une connaissance purement technologique, préparant une grave crise de la démocratie. Car seuls la littérature, la philosophie, l’histoire et les arts permettent aux futurs citoyens de développer leur faculté critique et leur empathie. Or, Martha Nussbaum croit à l’émergence d’une culture politique dès le jardin d’enfants. Elle qui travailla longtemps avec le Prix Nobel d’économie Amartya Sen sur d’innovants programmes de développement en Inde constate dans les écoles et les universités américaines la même tendance qu’à Bombay, Londres ou Paris : la dévalorisation de la culture. Rencontre avec une passionnée de philosophie antique pour qui, plus que jamais, l’école fonde la démocratie.

Le Point : Dans votre livre, vous faites le constat d’une « crise mondiale de l’éducation ». Cela signifie-t-il que la génération actuelle d’étudiants n’est pas prête à faire face au monde de demain ?

Martha Nussbaum : Absolument. Pour faire face au monde de demain, les jeunes ont besoin d’apprendre l’histoire du monde et l’histoire des principales religions : ils doivent être capables d’exercer leur sens critique et leur capacité analytique face à ce qu’ils entendent et lisent, et ils ont besoin d’une imagination exercée à voir les situations de points de vue différents, selon les groupes qui sont impliqués. Ils n’en sont aujourd’hui pas tous capables.

Vous regrettez dans ce livre que Barack Obama prenne exemple sur le système éducatif asiatique, très tourné vers l’enseignement technique, pour lancer sa propre réforme de l’éducation. Mais n’est-ce pas une condition de la compétitivité économique américaine ?

Certes, mais le savoir technique n’est utile qu’à court terme et ne nourrit pas une compréhension économique à long terme. Pour comprendre les enjeux économiques à venir, nous avons besoin d’une connaissance historique de ces enjeux, ainsi que de sens critique et d’imagination créative. Singapour et la Chine ont récemment lancé des réformes de leur système éducatif pour introduire la pensée critique et l’imagination au sein du cursus universitaire, parce qu’ils jugent ces qualités essentielles dans une culture saine d’échanges au sein d’une économie mouvante. Cela dit, ma principale préoccupation n’est pas le commerce, mais plutôt l’importance de l’enseignement des humanités pour une démocratie vivante, ce à quoi, bien sûr, Singapour et la Chine n’ont aucun intérêt.

Pourquoi lire Platon dès le lycée permettrait-il d’accentuer le sens critique des futurs citoyens d’une démocratie ?

Je ne suggère pas l’enseignement de la philosophie platonicienne, si vous l’entendez comme une lecture des concepts platoniciens qui seraient ensuite mémorisés par coeur. Je parle d’une activité sur le modèle des dialogues socratiques : l’analyse d’arguments et ce que Socrate appelait le « libre examen de la vie ». Je prône une pédagogie qui permettrait aux étudiants de devenir actifs et critiques plutôt que de demeurer des récipients passifs face à l’autorité. Ainsi, on pourrait par exemple les mettre à l’épreuve par une dissertation sur une question difficile ou examiner leur manière de raisonner lors d’un débat en salle de classe. J’en suis arrivée à la conclusion que les dialogues de Platon nous aideraient à enseigner ces qualités essentielles plus que n’importe quel autre livre, parce qu’ils mènent les étudiants au coeur de la vie de l’argument et mettent en scène son processus. C’est l’esprit socratique qu’il faut chercher dans ces dialogues, non la source d’immuables préceptes.

Et la musique ? Vous en faites l’un des piliers de votre réforme éducative…

Je crois que la musique, comme la danse et le théâtre, fait naître les mêmes qualités que l’étude de la littérature : elle stimule l’imagination, permet à l’étudiant d’expérimenter des situations différentes de celles qu’il connaît. Les bons professeurs choisiront à quel art recourir selon l’âge, les difficultés et les talents de leurs élèves. Le théâtre et la danse ont souvent le pouvoir d’atteindre les jeunes enfants, ce que les livres ne parviennent pas à faire. Ainsi, si un élève joue dans une pièce consacrée à la discrimination raciale, il comprendra l’oppression personnelle qui peut en résulter, il le vivra dans son corps, ce qui ne serait peut-être pas le cas à travers la lecture.

Même la présidente de Harvard insiste dans votre livre sur la nécessité de l’enseignement artistique dans tous les cursus universitaires. Les grandes universités subissent-elles une pression contre le développement des arts ?

Nos collèges d’arts libéraux, et les étudiants qui en sortent, notamment d’universités aussi prestigieuses que Harvard, sont de plus en plus nombreux et n’ont jamais eu autant de valeur sur le marché de l’emploi. Un des avantages de ces collèges d’arts libéraux est que l’étudiant peut choisir une matière principale, qui le préparera à sa future carrière, tout en suivant d’autres enseignements qui le prépareront à sa vie de citoyen et d’homme. En revanche, Drew Faust [la présidente de Harvard] évoque dans mon livre la pression financière qu’exercent les mécènes de l’université pour réduire l’enseignement artistique. Cependant, je dois dire que nous ne subissons pas de telles pressions à l’université de Chicago, où j’enseigne. Nous sommes même sur le point de construire un nouveau centre d’art qui coûtera plusieurs millions de dollars, afin de renforcer et d’étendre notre engagement artistique.

Vous recommandez d’instaurer des cours de religion juive ou musulmane dans les écoles primaires. En France, où le principe de laïcité est primordial, ces cours seraient peut-être difficiles à mettre en place…

Je ne vois pas du tout pourquoi ! Je ne suggère pas que ces religions soient enseignées comme dans les lieux de culte. Les religions doivent être enseignées d’un point de vue historique et sociologique. Après tout, les gens doivent comprendre quelles communautés résident dans leur pays. L’école est là pour installer une compréhension mutuelle et ne pas laisser persister les préjugés et les stéréotypes. La grande désinformation sur l’islam qui règne en Europe vient encombrer le débat politique actuel, et cette confusion est à mon avis un des échecs du système éducatif européen.

Jugez-vous les systèmes éducatifs européens dépassés ?

Je crois que la plupart des pays européens affrontent deux problèmes dans leurs écoles : le recours au par coeur et à l’autorité. Les penseurs progressistes de l’éducation, comme Froebel ou Pestalozzi, étaient certes européens, mais leurs propositions n’ont pas vraiment été appliquées en Europe. Ils croyaient à un enseignement vivant et créatif, contre l’assimilation du savoir par répétition et exercice de l’autorité. D’autre part, je pense que les universités européennes devraient introduire les arts dans tous leurs cursus et permettre à leurs étudiants de suivre, parallèlement à une matière majeure, des cours qui les initieraient à la citoyenneté. Hélas, l’homogénéité imposée par la réforme de Bologne (instauration d’un espace universitaire européen lancée en 1999) a rendu cette multidisciplinarité plus difficile à mettre en place. Ainsi, en Écosse, les universités avaient adopté ce modèle et l’ont changé en passant d’un cursus de quatre ans à un cursus de trois ans.

En France, une réforme du lycée cherche actuellement à accentuer la présence de l’oralité au lycée. À votre avis, est-ce la meilleure solution pour déjouer la passivité de l’élève ?

Ça dépend. Les leçons orales peuvent impliquer une tendance à la répétition et au par coeur, ou l’exercice d’une pensée critique. Ce qui est important, ce n’est pas le retour à l’oral ou la persistance de travaux écrits, mais l’espace critique que les professeurs laissent à leurs élèves. En France, lorsque j’ai assisté à des colloques ou des conférences de philosophie, j’ai remarqué une triste tendance chez les intervenants aux longs discours plutôt qu’à l’échange d’arguments. Je n’encouragerais pas cela dans les écoles, et j’ai été très heureuse de découvrir que la nouvelle génération de philosophes français recherche bien plus la réciprocité critique que leurs prédécesseurs.

Vous avez travaillé avec Amartya Sen en Inde. Quel rôle attribuez-vous à l’école dans le développement démocratique indien ?

L’éducation est la clé du développement démocratique. Cependant, dans beaucoup d’États indiens, les écoles sont dans un état lamentable. Amartya Sen a consacré l’argent qu’il a reçu pour son Nobel à créer une fondation qui étudie le fonctionnement des écoles, chez lui, dans l’ouest du Bengale, et qui formule des propositions de réforme éducative. Ce qui résulte de ces études est assez choquant : à peu près 20 % des professeurs ne se présentent pas au travail certains jours et, même lorsqu’ils se présentent, ils n’enseignent pas la plupart du temps, parce qu’ils préparent les cours privés qu’ils donneront aux enfants riches après l’école. C’est une forme de corruption. Mais ces mauvaises pratiques peuvent être réformées : l’État du Kerala a atteint le taux de 99 % d’alphabétisation parmi les adolescents, grâce à une gestion innovante de son système éducatif.

Click here to find out more!

Propos recueillis par ORIANE JEANCOURT-GALIGNANI

Les émotions démocratiques : comment former le citoyen du XXIe siècle, de Martha Nussbaum, traduit de l’anglais par Solange Chavel (Climats, 210 p., 19 euros).

By RL

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

wpChatIcon